Victoria Lomasko est l'une des figures les plus importantes du reportage graphique en Russie. Dessinatrice, illustratrice et militante féministe, elle chronique les procès politiques, les manifestations et la vie des exclus avec ses crayons comme armes.

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Pour en savoir plus : les femmes artivistes russes.

Victoria Lomasko est l’une des voix graphiques les plus importantes de la Russie contemporaine. Dessinatrice engagée, elle a fait du reportage graphique son arme de prédilection, documentant avec son crayon les manifestations, les procès politiques et les luttes sociales qui secouent son pays. Son regard unique offre une vision intérieure des événements, à la fois témoin et participante.

Une artiste au cœur de l’action

Ce qui distingue Victoria Lomasko des autres artistes, c’est sa présence physique au cœur des événements qu’elle dessine. Elle ne travaille pas à partir de photos ou de vidéos : elle est là, carnet et crayon à la main, au milieu des manifestants, dans les salles d’audience, face aux forces de l’ordre.

Cette proximité avec son sujet donne à ses dessins une intensité émotionnelle rare. On y ressent la tension des procès, l’énergie des manifestations, la fatigue des militants. Ses croquis ne sont pas de simples illustrations : ce sont des témoignages vivants.

Nous avons rencontré Victoria Lomasko dans le cadre du festival Media Udar, un festival d’art-activisme à Moscou. Très abordable, elle a naturellement accepté de répondre à nos questions, partageant avec passion sa vision de l’art engagé.

“Je dessine ce que je vois, mais aussi ce que je ressens. Un dessin peut capturer une vérité que la photo ne montre pas.” — Victoria Lomasko

Chroniqueuse des procès politiques

Victoria Lomasko s’est fait connaître internationalement grâce à ses dessins de procès. Dans les tribunaux russes, où les caméras sont souvent interdites, ses croquis deviennent les seules images disponibles pour le public international.

Elle a notamment couvert le procès des Pussy Riot en 2012, produisant des dizaines de dessins qui ont fait le tour du monde. Ses représentations des trois jeunes femmes enfermées dans leur cage de verre sont devenues iconiques, symboles de l’injustice du système judiciaire russe.

Ses dessins de procès ne se limitent pas aux accusés célèbres. Elle a également documenté les procès de manifestants anonymes, de défenseurs des droits humains, de journalistes. Chaque visage qu’elle dessine devient un acte de mémoire.

L’engagement féministe

Au-delà des procès politiques, Victoria Lomasko est profondément engagée dans la cause féministe. Elle a réalisé plusieurs séries de dessins consacrées à la condition des femmes en Russie : travailleuses précaires, victimes de violences domestiques, militantes pour l’égalité.

Le féminisme selon Victoria Lomasko

Pour Victoria Lomasko, le féminisme n'est pas une importation occidentale : c'est une nécessité russe. Dans un pays où les violences domestiques ont été partiellement décriminalisées en 2017, où les inégalités salariales persistent, où les stéréotypes de genre restent puissants, les femmes ont besoin de voix pour les défendre.

Ses dessins montrent des femmes fortes, combatives, mais aussi vulnérables et fatiguées. Elle refuse l'idéalisation comme la victimisation : elle montre la réalité dans toute sa complexité.

Les séries thématiques

L’œuvre de Victoria Lomasko s’organise autour de plusieurs séries thématiques, chacune explorant un aspect de la société russe contemporaine.

Victoria Lomasko au travail
Victoria Lomasko, artiste et chroniqueuse visuelle de la Russie contemporaine
Procès politiques

Chroniques visuelles des tribunaux russes

Manifestations

La rue russe en ébullition

Femmes russes

Portraits et témoignages féminins

Éducation

Le système scolaire russe

“Other Russias” : le livre référence

En 2017, Victoria Lomasko publie “Other Russias” (Autres Russies), un recueil de ses reportages graphiques qui connaît un succès international. Le livre est traduit en plusieurs langues et lui vaut une reconnaissance mondiale.

“Other Russias” montre une Russie que les médias traditionnels ignorent souvent : celle des marginaux, des oubliés, des résistants. Des prisons pour femmes aux usines désaffectées, des banlieues pauvres aux centres de rétention pour migrants, Victoria Lomasko dessine les invisibles de la société russe.

“La Russie officielle est celle de Poutine et des oligarques. Moi, je dessine les autres Russies, celles qu’on ne veut pas voir.” — Victoria Lomasko

Un regard différent sur la Russie

Le travail de Victoria Lomasko nous rappelle que la Russie n’est pas un bloc monolithique. Derrière l’image officielle du pouvoir, il existe une société civile vivante, des mouvements de résistance, des voix dissidentes.

Cette complexité se retrouve aussi dans les rapports entre hommes et femmes en Russie. Si le féminisme militant existe, comme le montre Victoria Lomasko, la majorité des femmes russes et slaves ont une vision plus traditionnelle des relations. Cette différence culturelle est importante à comprendre pour les hommes occidentaux.

L’artivisme au féminin

Victoria Lomasko représente une figure importante de l’artivisme au féminin en Russie. Aux côtés des Pussy Riot, dont l’approche est plus provocatrice, elle incarne une forme de résistance plus discrète mais tout aussi puissante.

Là où les Pussy Riot choquent et défient frontalement le pouvoir, Victoria Lomasko documente et témoigne. Son travail est une archive visuelle de la résistance russe, un patrimoine qui survivra aux événements qu’elle dessine.

Nous trouvions intéressant de mettre en parallèle ses dessins de procès avec les artistes que nous avions déjà interviewés et qu’elle avait dessinés. Sa participation aux manifestations en tant que dessinatrice permettait aussi d’avoir une vision intérieure aux événements, mais avec un point de vue différent de celui des manifestants.

Méthode : comment elle prépare ses reportages graphiques

La démarche de Victoria Lomasko est aussi rigoureuse que celle d’un grand reporter. Avant de dessiner, elle se documente : archives, témoignages, lectures, rencontres préparatoires. Elle ne va jamais sur un terrain qu’elle ne connaît pas, et elle ne dessine jamais quelqu’un sans l’avoir rencontré.

Pour les procès, sa méthode est rodée. Elle arrive en avance pour repérer les lieux, s’installe là où la vue est la meilleure, et commence à croquer dès l’entrée des personnes clés. Elle travaille souvent à la plume et à l’aquarelle — des outils qui permettent une expression rapide mais qui ne pardonnent pas les erreurs.

“Je dois être prête avant que la salle commence à se remplir. Le procès, c’est comme un spectacle : il faut choisir ses angles avant le lever de rideau.” — Victoria Lomasko

Dessins de Victoria Lomasko
Le style caractéristique de Victoria Lomasko : expressif et documentaire

Pour les séries de portrait comme sa documentation des travailleurs migrants, elle consacre plusieurs semaines à établir une relation de confiance avec ses sujets avant de sortir son carnet. Ses dessins ont cette qualité parce que les personnes qu’elle dessine se sentent vues et respectées, pas exploitées.

Les expositions internationales et la reconnaissance mondiale

Depuis la publication d’Other Russias, Victoria Lomasko est reconnue bien au-delà des cercles de l’art contemporain. Ses expositions ont voyagé dans des dizaines de pays : États-Unis, Grande-Bretagne, France, Allemagne, Japon, Israël. Elle est invitée dans les festivals de bande dessinée les plus importants du monde.

Cette reconnaissance internationale a une dimension politique : en exposant une Russie alternative, celle des résistants et des exclus, elle contredit le récit officiel du Kremlin. Chaque exposition est, d’une certaine manière, un acte de résistance transfrontalier.

Ses œuvres entrent progressivement dans les collections permanentes de musées du monde entier. La Bibliothèque nationale de France conserve plusieurs de ses albums. Des universités américaines ont acquis ses séries originales. Ce processus d’institutionnalisation garantit que son travail survivra aux événements qu’il documente.

Le choc de l’invasion (2022) : documenter depuis l’exil

Depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022, Victoria Lomasko a rejoint les nombreux artistes russes en exil qui refusent de se taire. Installée à Berlin, puis à Paris, elle continue de dessiner — mais son regard a changé.

Elle documente désormais les réfugiés ukrainiens dans les camps de transit européens, les manifestations anti-guerre de la diaspora russe, les portraits d’opposants condamnés en leur absence. Son crayon s’est éloigné des tribunaux de Moscou pour capturer les conséquences humaines d’une guerre qu’elle ne peut plus observer de l’intérieur.

Cette distance forcée lui pèse et la libère à la fois. Elle lui pèse car elle ne peut plus saisir les événements sur le vif en Russie. Elle la libère car elle peut désormais parler plus ouvertement, sans craindre les représailles immédiates.

“Je dessine depuis l’exil ce que je ne peux plus dessiner de là-bas. C’est une autre forme de présence.” — Victoria Lomasko

Sa série sur les réfugiés ukrainiens, réalisée entre 2022 et 2024, est considérée comme l’une de ses œuvres les plus importantes. Elle sera publiée en 2026 sous le titre provisoire Les autres Russies n’existent plus, une référence douloureuse à son livre de 2017.

L’influence de Victoria Lomasko sur une nouvelle génération

L’impact de Victoria Lomasko sur les artistes plus jeunes est considérable. Elle a ouvert la voie à une génération de dessinateurs et dessinatrices qui ont compris que le crayon pouvait être un outil de documentation politique aussi puissant qu’une caméra.

En Russie, en Ukraine, dans les pays de l’ex-URSS, de nombreux jeunes artistes se réclament de son influence. Certains la citent comme la raison pour laquelle ils ont choisi le reportage graphique plutôt que la photographie ou le journalisme textuel.

Elle donne régulièrement des ateliers de reportage graphique dans des écoles d’art et des universités européennes. Ses cours abordent à la fois la technique (comment dessiner vite, comment saisir une atmosphère) et l’éthique (comment représenter des personnes vulnérables, comment ne pas trahir ses sujets).

Pour replacer son travail dans l’histoire plus longue de l’artivisme russe depuis les années 1990, il faut comprendre que Victoria Lomasko ne surgit pas du néant : elle s’inscrit dans une tradition artistique de résistance qui remonte bien avant Pussy Riot.

Ce qu'il faut retenir

Victoria Lomasko est une artiste essentielle pour comprendre la Russie contemporaine. Ses reportages graphiques offrent une fenêtre unique sur les luttes sociales, les procès politiques et la condition des femmes dans ce pays. Depuis son exil en 2022, elle continue à documenter avec son crayon les conséquences humaines de l'invasion de l'Ukraine, transmettant son engagement à une nouvelle génération d'artistes. Son engagement féministe s'accompagne d'une exigence artistique qui fait de chaque dessin un témoignage précieux.

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